24.10.2009
Dix de der
François aimait beaucoup jouer aux cartes. Mais cela le rendait méchant. Odieux même. Il aurait insulté sa propre mère si celle-ci avait mal compté les atouts ou relancé hasardeusement.
De ses années lycéennes et estudiantines, il avait tiré la certitude d’être un bon joueur de cartes, simplement parce que ses camarades, effrayés par ses colères furieuses et irrationnelles, avait pris l’habitude de le laisser gagner. Depuis lors, son orgueil sourcilleux ne supportait plus que quiconque remette en cause ses talents d’escrimeur du tapis vert, un peu comme ces autres connards qui entrent littérallement en transe lorsque l’on ose critiquer leur façon de conduire.
D’un naturel discret voir effacé, François perdait tout sens de la bienséance et de la mesure quand il s’agissait des cartes. A trop avoir hurlé que ses adversaires avaient « une veine de cocus », il s’était attiré l’animosité de la plupart des compagnes de ses amis et n’était désormais plus guère invité que chez les autres célibataires. Il s’en foutait d’ailleurs royalement, y voyant plutôt la confirmation de ses suppositions.
François méprisait le poker, mode de beaufards américanisés, vénérait la belote, jeu populaire et réjouissant, et jouait au whist, parce qu’il trouvait cela délicieusement suranné.
Seul problème, le milieu des amateurs de whist s’accommodait mal de ses accès d’hystérie et des tombereaux d’injures qu’il déversait ordinairement sur partenaires et adversaires.
Peu à peu, François avait donc mis au point une méthode pour jouer seul au whist.
Assis au fond d’un café de la rue Monge, il passait ainsi des heures en des parties endiablées contre lui-même. Se connaissant fort bien, la compétition était particulièrement acharnée, les invectives qui la ponctuaient effroyablement blessantes.
On le prenait pour un fou, parfois pour un artiste et une chaîne de télévision locale avait même voulu faire un « reportage » sur lui car il était devenu un « personnage » du quartier.
Alors François avait pris ses cartes et son imper de marine et s’en était allé dans un autre café, plus discret et plus miteux, afin qu’on le laisse jouer en paix.
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