28.12.2009

Petit ange

-         « Il est formidable non ? »

-         « Formidablement chiant oui… »

-         « Oh, arrêtes ! Tu as vu comme il est vif ? »

-         « Vivement chiant oui… »

-         « Pff… il a de la personnalité, voilà tout. »

-         « C’est une vraie purge… »

-         « Il est très bien élevé ! Tu as vu comme il t’a dit merci quand tu lui as donné son cadeau ? »

-         « Oui, c’est merveilleux qu’il ne m’ait pas craché à la gueule. »

-         « Pff… »

-         « Et pourquoi beugle-t-il maintenant ? »

-         « Il ne beugle pas, il chante ! »

-         « C’est assez pénible non ? »

-         « Il est en phase d’éveil, il faut le laisser s’exprimer ! Chapitre 4 de « Tout se joue avant 5 ans. ». Sinon, cela donne des individus complexés et introvertis… suivez mon regard… »

-         « Les complexes, au moins, c’est silencieux. »

-         « Mais qu’est-ce que tu fais ?! »

-         « Heu... ben je m’apprête à manger ma tranche de bûche… »

-         « Tu ne peux pas le faire à la cuisine ? »

-         « Pardon ? »

-         « Ben oui, là ça va le provoquer, il va en vouloir et on ne pourra plus le tenir… »

-         « Ca ne changera pas beaucoup du reste de la journée… »

-         « Non mais sérieusement, fais un peu des efforts ! »

 

 

18.12.2009

Au café

Il n’eu pas immédiatement envie de lui coller de grandes claques à travers la gueule. C’était sans doute bon signe.
Il est vrai qu’elle ne minaudait pas, n’arborait pas cette moue mi excédée mi épuisée que se sent obligée d’afficher toute jeune fille à peine mieux que moche comme étendard de sa vie si péniblement trépidante de femme active, complexe, et perpétuellement confrontée au désir bestial et pressant des hommes.
Elle souriait simplement, pas pour suggérer qu’elle suçait comme une reine et que pour en profiter il allait falloir sérieusement ramer et bien se vautrer dans l’hommage crapoteusement obséquieux, l’astiquage intensif de bottines et les diverses reptations immanquablement accompagnées de force démonstrations sonnantes et trébuchantes. Non, juste un petit sourire, trop discret pour être monnayable et qui semblait autant s’adresser à la qualité du vin qu’au convive en face de lui.
Le propos était léger, les silences pas encore embarrassés, les rires non trafiqués de sous-entendus…
Il faisait plus chaud ici qu’à l’extérieur, le temps devenait indifférent, on se serait presque cru entre camarades.
Si seulement on pouvait se contenter de cela…

09.12.2009

Fosse commune

Nouer une « relation » après 30 ans, c’est un peu comme tenter de bâtir une maison au milieu d’un cimetière. Les fondations, qui reposent sur la modeste couche de terre meule et fraîchement retournée comblant les cavités emplies de squelettes et de gaz putrides, menacent à tout instant de s’effondrer. A chaque intempérie, les cadavres affleurent sous le plancher et même si, chacun de son côté, on s’active, avec les ultimes forces que donne la peur mêlée d’hystérie, pour camoufler au mieux ses propres trépassés, il se trouve toujours un os à demi rongé pour percer sous vos pas et vous blesser la chair.

Alors, pour donner le change, on repeint 20 fois les murs de couleurs pastel, on tapisse les lits de fleurs suaves et on feint de prendre les coups de pioche du fossoyeur voisin pour les battements de son cœur renaissant.

On organise aussi des fêtes, parfois, où viennent s’agiter les bruyantes silhouettes d’autres enterrés vivants de la modernité qui cherchent à se persuader qu’ils ont vraiment choisi d’être là. Chacun contemple l’autre, attaché au bout de sa main, et défilent alors tous les visages qui l’ont précédé dans la même expression d’ennui résigné couvert d’un grand sourire triomphant.

On rit beaucoup, au milieu des sonorités électroniques et des luminosités virtuelles, et l’on se surprend, tard dans la nuit, à prendre un regard épuisé de drogue pour un appel au secours auquel il faudrait répondre pour retrouver un peu d’humanité. Mais déjà le regard s’est noyé dans un nouveau verre et votre élan boiteux se brise sur une violente envie de dégueuler.

Les ombres partent. On range, on nettoie, on ouvre les fenêtres, on brûle de l’encens… Mais ça finit toujours par puer la mort. L’odeur âcre et entêtante de la putréfaction des illusions perdues.

 

12.11.2009

Génocide

Qui rendra des comptes pour toutes les jeunes femmes ravagées, détruites, assassinées à coups de "Psychologie Magazine"?

 

 

09.11.2009

Une épouse

Adrien, fatigué par une nouvelle journée constituée de cette somme de petites contrariétés qui ne fait pas un gros souci mais qui finit par mettre lentement les nerfs à vifs, était assis sur le canapé et pestait contre lui-même.

Il n’avait pas été gentil avec Caroline et détestait cela.

Un mouvement d’humeur, une phrase lâchée comme on donne un coup de pied rageur dans un caillou, des mots auxquels on n’a pas réfléchit mais que l’on sait blessants  et qui précédent la pensée pour se précipiter hors d’une bouche un instant laissée hors de la surveillance du cœur.

Bref, une bêtise. Et Adrien n’aimait pas être bête. C’est une chose bien trop commune.

Bien sûr, il aurait pu s’excuser mais il n’avait jamais su le faire. Avec des mots en tout cas.

Caroline, sans dire un mot, s’était retirée dans la cuisine. Pas pour faire la tête, pour « bouder » mais pour préparer le café qu’elle rapporta bientôt sur un grand plateau écarlate et fumant doucement déposé au centre de la table basse jouxtant le canapé.

Elle s’assit ensuite aux côtés de son mari et posa sa tête sur l’imposante épaule d’Adrien qui ne pût retenir un sourire de soulagement, de plaisir, et de fierté d’avoir épousé une femme si remarquable qu’elle lui épargnait même le douloureux abaissement de la reconnaissance de ses fautes. Il saisit la main de Caroline, y déposa un rapide baiser puis se précipita sur sa tasse pour masquer le trouble d’une virilité débordante confrontée à un excessif accès de sensibilité.

Ils burent leur café en échangeant de cruelles moqueries sur les invités de ce soir qui avaient meublés durant plus de deux heures leur intérieur d’un flot ininterrompu de stupidités conformistes et de platitudes satisfaites.

Cela faisait des années que les deux époux étaient là, binôme solitaire perdu au milieu des flots tourmentés mais insipides d’une époque dont ils n’étaient pas vraiment et qu’ils saisissaient de moins en moins bien. Suscitant l’exaspération de certains et l’incompréhension de beaucoup, ils étaient le point fixe d’un paysage trouble et mouvant au sein duquel les êtres vont et viennent au grès de ce qu’ils prennent pour leur « désir » mais qui n’est jamais, au bout du compte, que la recherche perpétuelle de la facilité.

Ne se complaisant dans aucune des mises en scènes qui font le sel des ces collages temporaires, bruyants et égotiques qu’on appelle couples modernes, ils vivaient dans la tranquille certitude de leur foi et de leur promesse, lumineuses clartés renforcées au quotidien par ce sentiment honni des médiocres : l’admiration réciproque.

Leurs jours s’écoulaient en effet dans le souci permanent de ne pas décevoir l’autre, de ne pas trahir l’idée qu’ils se faisaient l’un de l’autre. Cette idée, un peu plus grande qu’eux mêmes, les contraignaient à une constante tension vers le haut.

Ils discutaient beaucoup ensemble mais n’avaient pas pour autant peur du silence, ils ne criaient, ne hurlaient jamais, s’épargnant ces ersatz de passion que sont les drames domestiques.

L’idée de se plaindre à autrui de leur conjoint les aurait gravement insultés et ils réservaient leurs états d’âmes à la confidentielle obscurité de leur chambre à coucher.

Caroline, peut-être encore davantage qu’Adrien, déroutait les regards extérieurs tant elle semblait une somme de contraires qui auraient dû produire un impossible chaos mais avait fait naître une étonnante rigueur.

Folie et bonne éducation, violence et gentillesse, tradition et excentricité, fierté et humilité… tout se mêlait en un improbable équilibre chez cette jeune femme dont les petits yeux myopes et rieurs déstabilisaient les convictions misogynes les plus solidement établies.

Evidemment, elle n’était pas exempte de défauts mais avait cette élégance, exceptionnellement rare de nos jours, de ne pas les cultiver ni de prétendre en faire des objets de fierté.

Les vilénies et les difficultés atteignaient le couple comme elles touchent tous les vivants, menaçant même parfois de les faire vaciller, mais à tout instant l’un pouvait s’appuyer sur l’autre, l’autre compensant un moment la déroute de ses propres forces afin d’atténuer le tangage et éviter le chavirement.

08.11.2009

Tendance fashion chez l'intellectuel catho: les mitaines d'intérieur

On pouvait naïvement croire que le travail intellectuel et la production intensive d'articles et d'ouvrages nourris des réflexions les plus élevées, et souvent les plus componctieuses, sur l'histoire et le devenir de la pensée et de la civilisation occidentales préservaient des ridiculités adolescentes de la mise en scène de soi par des accessoires vestimentaires.

On se trompait.

05.11.2009

Evasion

Langue pendante, appuyé avec vigueur sur ses pattes arrière qui tremblaient légèrement, le chien expulsait son excrément au milieu du trottoir. Au bout de la laisse, une connasse entre deux âges, genre jouisseuse fatiguée et pré-ménopausée, feignait la désinvolture et regardait ailleurs.

-         « Je lui balancerais bien un cailloux… » marmonna François.

-          « A ton âge, on ne lance plus de pierres aux chiens… » rétorqua Amandine, déjà agacée.

-         « Je ne parlais pas du clébard… » poursuivit François dans un demi sourire.

-         « Oh écoutes, ne commences pas… tu sais très bien que tu ne feras rien du tout alors épargne moi tes conneries s’il te plaît… » conclut la jeune fille dans un haussement d’épaules.

 

Vexé par la vérité ainsi assénée, François alluma une cigarette et décida de bouder jusqu’à l’arrivée du taxi. Quelques minutes pour essayer de se souvenir de l’endroit où il avait égaré ses couilles…

Mais la réflexion fut de trop courte durée pour résoudre l’énigme et le couple s’engouffra dans le break Audi conduit par un grand noir étrangement chevelu qui interrogea son GPS pour trouver la place de l’Opéra.

-         « Vous êtes nouveau dans le coin vous non ? » se permit d’interroger François.

-         « Pourquoi dis-tu cela ?! » s’écria presque Amandine subodorant une remarque à connotation ignoblement xénophobe voir raciste.

-          

François, décidant de replonger dans le silence, se lança alors dans la comptabilité de la soirée : 1 heure 30, au bas mot, de théâtre, plus au minimum la même chose de resto, le tout pour, disons, 20 à 30 minutes de « proximité charnelle », bisous à la con inclus.

C’était maigre. D’autant que s’il picolait consciencieusement au cours du repas - ce qui était quasiment inévitable pour supporter les considérations de sa commensale sur le monde « qui est certes injuste mais ca sert à rien de se lamenter » suivies d’une étude comparative des prix des séjours à Saint Domingue -  le fiasco physiologique n’était pas à écarter.

Alors, profitant de l’arrêt à un feu rouge de la rue de Rivoli, il se précipita à l’extérieur du véhicule et se mit à courir comme un damné.

Il pleuvait maintenant à torrents et François en était satisfait.

04.11.2009

Voyeur

Un demi corps surgissant d’une fenêtre, des bras qui se déploient pour saisir les planches de bois ou les éventails métalliques qui vont bientôt isoler cette silhouette du reste du monde… j’aime regarder les gens qui ferment leurs volets.

Derrière ces persiennes closes, j’imagine sottement une cheminée chargée de bûches incandescentes. Devant elle, deux enfants jouent aux dominos sur un épais tapis de laine tandis que Papa lit le journal en le commentant et que Maman, s’escrimant sur son tricot, sourit des énervements de son mari.

Je sais bien que cette vision n’est pas seulement niaise et grotesque mais qu’elle est aussi odieuse, dégradante, réactionnaire et inadmissible.

Je sais bien qu’une femme est incomparablement plus libre, plus épanouie et plus digne derrière un écran d’ordinateur à consulter son blog  et son compte meetic ou derrière un bar à vider des mojitos à 2 heures du matin que dans une cuisine derrière des casseroles fumantes ou dans un parc derrière une poussette.

Je sais aussi qu’un homme ne peut être satisfait que s’il est stimulé par les sonneries de ses trois téléphones portables, travaillé par l’ambition et l’envie et persuadé de mériter beaucoup plus et mieux que ce qu’il a.

Je sais enfin que les enfants ne jouent plus aux dominos, que les garçons massacrent au lance-flammes des extra-terrestres sur console vidéo et que les petites filles se maquillent pour leurs soirées karaoké spécial Britney Spears.

 

Je sais tout cela.  Il n’empêche. J’aime regarder les gens qui ferment leurs volets et imaginer autre chose que ce qui est.

30.10.2009

Misère du défoulement

A chaque fois que quelqu’un poste un « commentaire » sur internet, il devrait se demander s’il emploierait les mêmes termes et le même ton en face de la personne à laquelle il s’adresse ou,  pire encore, dont il parle sans qu’elle soit même présente.

 

Il me semble en effet inutile d’ajouter la lâcheté au triptyque de la bêtise, de la hargne et de la méchanceté.

 

Mais il est vrai que les français ont toujours eu une appétence particulière pour la délation et l’invective anonymes.

 

Les matamores du clavier,  dernière espèce tragi-comique de la comédie humaine.

Droite?

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