19.11.2009

RAS

Au-delà de toute considération morale, cette époque est affligeante par son absence totale de surprise. Soirées, conversations, lectures, rencontres… tout y est attendu, convenu, connu, prévisible.

Pourtant on aimerait bien, par exemple, rien qu’une fois, qu’un homme de quarante ans quitte son épouse non pas pour une nouvelle compagne de 15 ans sa cadette mais une de 10 ans son aînée.

Mais non, bien sûr, toujours simplement le prurit de l’ego et de la braguette.

 

On aimerait bien aussi, parfois, voir un « film social » évoquant le drame du petit Eric, agressé et humilié quotidiennement sur le chemin de l’école par des racailles sadiques et ricanantes.

Mais non, toujours les affres de Djamila ou Mamadou, victimes perpétuelles de l’hideuse nation raciste qu’est la France, de sa police gestapiste, de ses employeurs discriminants et de ses beaufs alcooliques et xénophobes.

 

On se ravirait aussi d’entendre, un jour, une jeune femme dire qu’elle tient au droit à l’avortement mais que le génocide annuel de 260 000 fœtus pose néanmoins un certain nombre de problèmes, tant éthiques que sociétaux, sur lesquels il ne serait pas absurde ou criminel de se pencher calmement.

Mais non, toujours les éructations hystériques, les crachats de hargne à base de « Mon corps m’appartient ! » et de « Les hommes n’ont pas leur mot à dire sur ce sujet ! ».

 

On serait heureux également de croiser une jeune fille qui l’est restée sans faire de sa situation un complexe ou, à contrario, un étendard.

Mais non, toujours des fausses vierges donneuses de leçons, de vraies traînées ou des pucelles douloureuses et obsédées par ce qu’elles prennent pour un glorieux et infiniment méritoire sacerdoce.

 

On se pâmerait de surprise (et de joie !) si l’on croisait un « fana mili » ayant fait une vraie et belle carrière militaire, un lecteur de Bloy qui va tous les jours à la messe, un « réac » qui ne connaisse pas par leurs prénoms les « héros » de Secret story, une fille capable de dire du bien d’une autre plus jolie qu’elle, un jeune homme sachant dire non à une sollicitation sexuelle, des trentenaires attablés ne commentant pas les séries télévisées, une mère multi-divorcée qui admette n’être pas, malgré tout, « une super maman ».

Mais non.

03.11.2009

Une vaniteuse manière de n'être rien

« L’individu, vous savez tous ce que c’est par expérience. L’individu c’est le dernier produit d’une société qui devient stérile, c’est l’être humain tombé de la plénitude de l’homme dans l’exiguïté du moi, c’est le nain arrogant, l’avorton prétentieux qui, toujours content de soi, n’est jamais content des autres, qui, restant toujours isolé sans être capable de vivre seul, à la fois dissident et dépendant, est l’atome d’une foule au lieu d’être l’élément d’un peuple. L’individu vit perpétuellement dans un état de désertion sociale. Il prétend être entretenu par une société qu’il n’entretient pas, il demande sans apporter, il voudrait tout recevoir sans rien donner et, dans une société décomposée, il représente un abaissement et une déchéance qui se retrouvent à travers toutes les classes. Il ne fait ses preuves que par des paroles, au lieu de les faire par un acte ou par un travail. Il est l’homme qui n’a plus que des attitudes négatives, très satisfait de soi-même parce qu’il dit non à tout, sans s’apercevoir qu’ainsi tout se fait sans lui. »

 

Abel Bonnard

 

24.10.2009

Dix de der

François aimait beaucoup jouer aux cartes. Mais cela le rendait méchant. Odieux même. Il aurait insulté sa propre mère si celle-ci avait mal compté les atouts ou relancé hasardeusement.

De ses années lycéennes et estudiantines, il avait tiré la certitude d’être un bon joueur de cartes, simplement parce que ses camarades, effrayés par ses colères furieuses et irrationnelles, avait pris l’habitude de le laisser gagner. Depuis lors, son orgueil sourcilleux ne supportait plus que quiconque remette en cause ses talents d’escrimeur du tapis vert, un peu comme ces autres connards qui entrent littérallement en transe lorsque l’on ose critiquer leur façon de conduire.

D’un naturel discret voir effacé, François perdait tout sens de la bienséance et de la mesure quand il s’agissait des cartes. A trop avoir hurlé que ses adversaires avaient « une veine de cocus », il s’était attiré l’animosité de la plupart des compagnes de ses amis et n’était désormais plus guère invité que chez les autres célibataires. Il s’en foutait d’ailleurs royalement, y voyant plutôt la confirmation de ses suppositions.

François méprisait le poker, mode de beaufards américanisés, vénérait la belote, jeu populaire et réjouissant, et jouait au whist, parce qu’il trouvait cela délicieusement suranné.

Seul problème, le milieu des amateurs de whist s’accommodait mal de ses accès d’hystérie et des tombereaux d’injures qu’il déversait ordinairement sur partenaires et adversaires.

Peu à peu, François avait donc mis au point une méthode pour jouer seul au whist.

Assis au fond d’un café de la rue Monge, il passait ainsi des heures en des parties endiablées contre lui-même. Se connaissant fort bien, la compétition était particulièrement acharnée, les invectives qui la ponctuaient effroyablement blessantes.

On le prenait pour un fou, parfois pour un artiste et une chaîne de télévision locale avait même voulu faire un « reportage » sur lui car il était devenu un « personnage » du quartier.

Alors François avait pris ses cartes et son imper de marine et s’en était allé dans un autre café, plus discret et plus miteux, afin qu’on le laisse jouer en paix.